📍 Catégorie : Insolite | Pays : Belgique
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La tour d'Eben-Ezer, en province de Liège, une tour de silex de 33 mètres domine la vallée. Vue de loin, elle ressemble à un donjon médiéval égaré dans la campagne wallonne. Vue de près, elle révèle quatre créatures ailées postées à ses angles — un homme, un lion, un taureau et un aigle — qui lui ont valu son surnom : la tour des chérubins, parfois même appelée tour de l'Apocalypse.
Ce monument n'a pourtant rien d'ancien. Il a été conçu, dessiné et construit, pierre après pierre, par un seul homme, au XXe siècle, sans architecte ni plan au sens classique du terme.
Un homme, une carrière de silex, une obsession pacifiste
La tour est l'œuvre de Robert Garcet (1912-2001), tailleur de pierre originaire du Hainaut, devenu exploitant d'une carrière de silex dans la région liégeoise. Profondément marqué par les atrocités de la Seconde Guerre mondiale, Garcet consacre l'essentiel de sa vie à l'objection de conscience et au pacifisme, publiant de nombreux écrits sur le sujet — certains iront jusqu'à être mis à l'index par le régime nazi.
Vers 1948, dans une ancienne carrière de silex qu'il exploite à Eben-Emael, Garcet entame seul, avec l'aide de quelques amis, la construction d'une tour conçue comme un appel à la paix mondiale. Les travaux s'étendent sur une quinzaine d'années, jusqu'en 1963.
Le nom qu'il choisit pour le lieu n'est pas anodin : Eben-Ezer, littéralement « pierre de secours » en hébreu, référence biblique à une pierre dressée par le prophète Samuel pour symboliser une paix retrouvée. Le choix est aussi un écho volontaire au fort d'Eben-Émael, voisin immédiat, célèbre position militaire belge de la Seconde Guerre mondiale : d'un côté la pierre au service de la guerre et de la défense, de l'autre la pierre au service de la paix, de l'art et de la pensée.
Une architecture entièrement symbolique
Rien, dans la tour d'Eben-Ezer, n'a été laissé au hasard. Garcet, autodidacte passionné de Bible, de géologie et d'ésotérisme, a construit l'édifice comme un véritable langage codé :
- Sept niveaux, accessibles par un escalier en colimaçon abrupt, chacun porteur d'une symbolique inspirée de la Bible, de l'histoire ou d'une étape de la pensée humaine.
- Une base carrée à quatre façades, rappelant la géométrie du Temple de Salomon et, selon les commentateurs de l'œuvre, celle de la Jérusalem céleste décrite dans l'Apocalypse de Jean.
- Des nombres symboliques omniprésents : le 4 pour les chérubins et les gargouilles, le 12 pour les proportions générales de la tour, le 3 et le 7 pour les niveaux et les escaliers.
- Une devise gravée dans la pierre, qui résume tout le projet : aimer, penser, créer.
La tour n'est donc pas seulement un monument à visiter : c'est une œuvre à lire, où chaque élément architectural renvoie à un symbole précis.
Les quatre chérubins : encore le tétramorphe
Au sommet de la tour, sur des piédestaux disposés aux quatre angles de la terrasse, se dressent quatre sculptures monumentales en béton coloré, sculptées par Garcet lui-même : un homme (parfois décrit comme un ange), un lion, un taureau et un aigle, chacun déployant ses ailes vers l'extérieur, en position de vigilance sur le monde.
On reconnaît ici, une nouvelle fois, le tétramorphe — la même composition que celle rencontrée sur le tympan du Portail royal de Chartres (Voir notre article sur la Cathedrale de Chartres et le lien avec le tarot de Marseille), héritée de la vision du prophète Ézéchiel puis de celle de l'Apocalypse de Jean, chapitre 4. Garcet ne s'en cache pas : la tour tout entière est pensée comme une méditation sur les textes bibliques, et tout particulièrement sur l'Apocalypse, d'où son autre surnom de « tour de l'Apocalypse ».
Il est intéressant de noter, comme l'ont relevé plusieurs commentateurs de son œuvre, que la disposition des chérubins choisie par Garcet suit l'ordre biblique d'Ézéchiel plutôt que l'ordre des constellations zodiacales évoqué dans notre article sur Chartres — signe que Garcet, en ésotériste averti, connaissait parfaitement les différentes strates symboliques de ce motif millénaire, et a fait un choix précis plutôt que de les confondre.
Un musée dédié au silex et à son bâtisseur
Aujourd'hui, la tour d'Eben-Ezer abrite un musée consacré à la fois à l'œuvre et à la pensée de Robert Garcet, et à l'histoire du silex lui-même — matériau qui a servi à l'humanité depuis la Préhistoire pour fabriquer outils et armes, avant de devenir ici le matériau d'un monument dédié à la paix. Un espace didactique, le Géospadium, complète la visite en abordant la géologie de la région et la formation du silex à l'époque du Crétacé.
À l'intérieur, la fameuse « salle des chérubins » plonge le visiteur en pleine imagerie apocalyptique, avec notamment une représentation de bête monstrueuse inspirée des textes bibliques — rappel que, pour Garcet, cette tour n'était pas une simple curiosité architecturale, mais un véritable message adressé aux générations qui ont vécu les guerres mondiales.
Une œuvre d'art brut à part entière
La tour d'Eben-Ezer est aujourd'hui considérée comme une œuvre majeure de l'art brut — cet art réalisé en dehors des circuits académiques classiques, souvent par des autodidactes obsédés par une vision personnelle et cohérente du monde. Construite sans plans architecturaux au sens traditionnel, entièrement issue de la vision d'un seul homme, elle rejoint ainsi une famille d'édifices singuliers disséminés à travers l'Europe, où la pierre devient le support d'une pensée entière.

Pour aller plus loin : la tour d'Eben-Ezer se visite, en province de Liège, tout près du fort d'Eben-Émael. Les sept niveaux et le panorama depuis la terrasse valent à eux seuls le déplacement — sans compter la rencontre, une fois de plus, avec ce fameux quatuor d'homme, de lion, de taureau et d'aigle qui semble décidément veiller sur toute l'histoire symbolique occidentale.


